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Brève histoire de l’hôtellerie

Par Geneviève Lacroix

Si bien chez soi chez autrui ?

Il semble aujourd’hui normal, lorsqu’on voyage, de réserver une chambre dans un hôtel, une auberge ou une maison d’hôtes – voire de louer une habitation pour la durée de son séjour. Ces hébergements touristiques n’ont pourtant pas toujours existé comme tels, loin s’en faut. Le concept même d’ «hôtel» est assez récent au regard de l’histoire des séjours en déplacement. La matière est vaste et les développements nombreux. Cet article offre un panorama global (synthétique) de l’histoire de l’hôtellerie au cours des siècles. Il sera suivi d’une série de billets davantage détaillés, consacrés aux pages les plus passionnantes de cette histoire.

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Cette auberge du 19e siècle semble être, selon la tradition anglaise, d’un très bon standing – le mélange des publics reste cependant caractéristique – un tableau d’Edward Villiers Rippingille (1798-1859)

L’hospitalité, une marque de civilisation

Le sommeil est un des besoins les plus fondamentaux de l’organisme. Dès que l’on voyage, la question du logement devient cruciale. À la belle étoile ? À la merci des intempéries, des prédateurs, des rôdeurs ? Mieux vaut s’en remettre à l’hospitalité des habitants des lieux visités. En espérant pouvoir leur rendre la pareille ou contre rétribution.

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L’hospitalité rurale dans les Highlands © National Trust

Toutes les cultures mettent l’accueil de l’étranger au cœur des rituels de convivialité et en font souvent un critère de raffinement. À petite échelle, accueillir des voyageurs est toujours bénéfique. Échanges d’informations, échanges commerciaux, culturels, divertissements, autant de bonnes raisons de «recevoir» quelqu’un. Et de savoir qu’on pourra à son tour être «reçu» en terre inconnue lors d’un déplacement prochain. Mais quand le flux des voyageurs, des commerçants, devient ingérable à l’échelle de l’hospitalité de bonne volonté ?

L’accueil rétribué

Quand on n’a pas de relations dans une ville visitée, quand on en a mais qu’elles sont saturées ou que l’on veut éviter de s’engager dans un échange, rien de tel que de payer pour acheter son confort. L’hospitalité tarifée remonte au développement des routes commerciales de l’Antiquité. Les premiers échanges, terrestres et maritimes, ont généré un besoin de logements et de points de chute où se restaurer, rencontrer des confrères et des habitants du coin. Notre vocabulaire en a conservé les traces. Une taberna, en latin, est une «habitation en planches». Puis, le mot évolue vers le sens de «boutiques» et «cabaret».

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Antique « taberna » romaine, dans le port d’Ostie © Patrick Denker

Les hôtelleries monastiques

Les premières communautés monastiques se développent au Moyen-Âge et cherchent en priorité des lieux éloignés des villes. Les couvents s’organisent en entités spirituelles et économiques. Par charité, elles accueillent les nécessiteux, locaux ou de passage. Le développement de leurs «hostelleries» dans les parties ouvertes des monastères permet aussi peu à peu d’organiser des relais fiables sur les routes des pèlerinages. Les voyageurs sont nourris avec les productions agricoles de la communauté et logés selon les moyens du moment.

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L’hôtellerie de la St Mary’s Abbey, dans le Yorkshire, remonte au 14e siècle © Kaly99

À l’inverse, les religieux doivent aussi parfois se rendre en ville, et les communautés disposent de «refuges» en milieu urbain, où leurs membres peuvent loger sans devoir faire appel à l’hospitalité d’amis, de notables qui soutiennent leur ordre, voire de simples «marchands de sommeil», des logeurs professionnels.

Les auberges, où qui dort dîne

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« The Star » à Alfriston (Sussex) est une des plus anciennes auberges d’Angleterre. De nombreuses légendes planent encore à son sujet, où Vikings, Normands, contrebandiers et même rois tiennent un rôle épique… © Star Hotel

Une auberge est à l’origine le lieu de casernement d’une armée, puis une maison, un petit hôtel simple, le plus souvent à la campagne, où l’on trouve à loger et manger en payant. Ce sont généralement des lieux d’accueil couplés à des exploitations agricoles. Elles peuvent fournir un lit au voyageur et une écurie pour les chevaux, des repas préparés avec des produits «maison» et un fourrage tout aussi local. Il était mal venu d’y venir avec son propre fricot. Choisir de loger obligeait à prendre un repas. Dormir impliquait donc aussi de dîner.

Les voyageurs étaient accueillis dans un grand logis, où ils partagaient le repas du jour, arrosé de bière ou de vin. La qualité de l’accueil variait d’un endroit à l’autre, tout comme les usages différaient de pays à pays. On y croisait aussi bien des militaires que des marchands, des notables en villégiature ou des artisans, ainsi que des aventuriers de tout poil, ce qui créait un brassage social inattendu. On imagine aisément l’ambiance qui pouvait règner dans ces auberges en fin de journée, auprès du feu, tantôt enjouée, tantôt tendue, selon les arrivages. Il était fréquent, dans ces auberges, de dormir à plusieurs par chambre (voire par lit). Notons que certains établissements avaient meilleure réputation que d’autres – parfois franchement insalubres – mais les voyageurs n’avaient pas toujours le choix…

Les relais de chevaux, les relais de poste

Les relais de poste, qui apparurent à la fin du 15e siècle, étaient à l’origine dédiés au seul transport rapide du courrier d’Etat. Avec l’apparition deux siècles plus tard des premières malles-poste, qui permettent à quelques voyageurs d’accompagner le courrier, ces relais se tranforment petit-à-petit en auberges. La limite physique d’un cheval est une donnée fondamentale du maillage serré des lieux où changer de monture (5 à 7 lieues, soit entre 20 et 27 km). Les relais fonctionnaient en interaction, ils sont les embryons des chaînes hôtelières et occupent à ce titre une place importante dans l’histoire de l’hôtellerie. Pour que l’offre soit efficace, les chevaux – de selle et de trait – devaient être de qualité comparable, appartenir au même réseau et être interchangeables.

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L’ancien relais-postal d’Asselborn, au Luxembourg, était situé sur la route entre l’Autriche et les Pays-Bas. Son auberge, récemment restaurée, offrait le gîte et le couvert aux voyageurs.

Les premiers hôtels

Un hôtel, dès le 11e siècle, c’est une maison, une auberge, en français populaire. Des hospitalia sont des chambres d’hôtes et un hôte est la personne qui reçoit un étranger, ou qui est reçu par lui. Les concepts d’hôtelier et d’hôtellerie existent depuis le 12e siècle. Le terme hôtel – forme abrégée de hôtellerie – a tout à voir avec hôpital, un lieu où l’on accueille des malades, hospice, un hébergement des hôtes puis des indigents, et otage, une personne que l’on garde chez soi.

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L’Hôtel Caron de Beaumarchais à Paris, aujourd’hui si raffiné, était au 19e siècle un établissement hôtellier plus humble, dont les chambres étaient louées à l’année

Parallèlement, le mot hôtel est aussi utilisé en français pour désigner une «demeure noble». Dès le 17e siècle, hôtel particulier désigne une résidence aristocratique urbaine.

Les Grands Hôtels

Le développement des voyages d’études élégants, des «Grands Tours» et des séjours thermaux, dès le 18e siècle, créent un besoin de logements de qualité, où séjourner confortablement. Sans créer des liens de réciprocité et sans risquer de cohabiter avec des professionnels de la route qui ne font que passer. Suite à la modélisation du tourisme et à l’explosion du pouvoir d’achat – et du besoin de reconnaissance de la bourgeoisie, nouvelle force économique du 19e siècle – quelques lieux emblématiques vont connaître un développement extraordinaire. Des entrepreneurs audacieux vont inventer le concept du «grand hôtel», puis du palace – un «palais à louer».

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L’ancien Hôtel Bellevue, édifié en 1776, fut le premier grand hôtel de Bruxelles. Il accueillit de nombreux dignitaires publics, membres de la haute aristocratie européenne et militaires de haut rang, puis sa clientèle s’élargit progressivement aux voyageurs fortunés, hommes d’affaires, vedettes de la scène, artistes renommés et autres explorateurs… © Archives Ville de Bruxelles

Ces nouveaux grands hôtels luxueux développent une architecture spécifique. Vastes, inscrits dans le paysage et tout ouverts vers ce qu’il offre de mieux, comme les grand-places, la mer, les cimes ou l’horizon, ils se dotent d’ascenseurs, de larges baies vitrées, de parcs très aménagés, de salons de coiffure, de bains… Et d’étages pour le personnel, qui reproduisent les chambres de bonnes des habitations habituelles des clients. Ces grands hôtels modernes et confortables offrent des conditions de séjour si séduisantes qu’y résider devient un art en soi. Au 19e et au 20e siècles, nombre de personnalités «vivent à l’hôtel» plutôt que dans leur propre appartement, comme Gabrielle (Coco) Chanel. Et pour les clients qui ne font que passer, résider à l’hôtel est un but. Le lieu d’étape est maintenant un lieu de séjour, de villégiature.

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Le Westin Palace de Madrid était en 1912 le plus grand hôtel d’Europe. Il offrait à ses clients – raffinements rares à cette époque – salle de bains privée, téléphone, ainsi que salle de bal, lounge, brasserie… © Westin Palace

Tailler la route

Avec le développement de l’automobile, le voyageur personnalise davantage encore ses séjours. Il va maintenant où il veut, du moins si l’état des routes le permet. Le régionalisme devient une valeur sûre, un moyen d’éviter les centres-villes et la routine. C’est la chance inespérée que saisissent les petites structures locales, rurales. Le tourisme pittoresque se nourrit d’hébergements hétéroclites, de petits hôtels qui n’auraient eu aucune chance de survivre sans cette nouvelle clientèle en quête de sensations et de «retour à l’authentique».

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Vacanciers sur la célèbre Nationale 7, qui reliait Paris à la Côte d’Azur (auteur inconnu)

Le monde des représentants de commerce, lui, reste confiné aux hôtels des bords de grandes routes, sans charme, sans risque, sans piscine.

Les congés payés, puis le tourisme de masse

Dès la fin des années ’30, mais plus encore dès l’immédiat après-guerre, les vacances deviennent un rite social pour tous. Après avoir épuisé les joies des séjours en famille, les destinations mythiques – la mer, la montagne et la campagne – doivent absorber des flots de vacanciers sans repères, sans habitudes, sans trop d’exigence non plus. C’est l’explosion des petits hébergements pour familles en goguette.

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La Gasthof Fraundorfer est une ancienne auberge à Partenkirchen (Bavière), sur la route vers le Tyrol © Pixelteufel

Les progrès de l’aviation commerciale et la diminution constantes des prix de vols ouvrent de nouveaux horizons. Les îles, le soleil, les plages voient débarquer des flots de vacanciers très codés, ravis de se retrouver dans de grands ensembles très standardisés, où les repères sont finalement très proches de ceux que l’on cherche à quitter. Ou que l’on croit chercher à quitter. Mêmes les campings, à l’heure actuelle, offrent des prestations hôtelières, comme des bungalows et des caravanes fixes. La solution idéale pour être le plus possible «chez soi» hors de chez soi. Amateurs de dépaysement profond s’abstenir.

Vers de nouveaux modes d’hébergement hôtelier ?

Après le grand essor des auberges de jeunesse, les solutions pour loger bon marché et dans une ambiance locale se sont multipliées. Le coachsurfing, les prêts et les échanges d’appartements, les garderies de maison (tonte de la pelouse vivement espérée) deviennent une réalité bien ancrée. Et même si le prix est parfois élevé – chaque système engendre ses dérives – le rejet de la banalité des intérieurs d’hôtels classiques, le goût de «l’âme des lieux», le ressenti du vécu des habitants et la recherche, en somme, d’entrer dans des univers habités et non formatés, permet de casser sa tirelire pour vivre ailleurs «comme chez les autres».

Vous avez dit : être dans le code, fiable et savoir rendre la pareille ?

 

Et vous, quel est le type de logement que vous préférez lorsque vous vous rendez en voyage?
Seriez-vous heureux de redécouvrir l’hospitalité «à l’ancienne» et d’expérimenter par vous-mêmes l’histoire de l’hôtellerie ?

Commentaires

Theodore tiega

18-10-2017

C'est majestueux cet idée de cohabitation pacifique dans un cadre sublime.

MUNKULU di Deni Lin-Noé

31-08-2016

C'est simplement passionnant

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